N°5 / Théâtre, musique et opéra dans la correspondance de Beaumarchais

(Re)construire le théâtre : les lettres de Beaumarchais autour des théâtres de Bordeaux et de l’Odéon

Bénédicte OBITZ-LUMBROSO

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(Re)construire le théâtre. Les lettres de Beaumarchais autour des théâtres de Bordeaux et de l’Odéon.



    • On sent bien qu’il y a là un rêve, et que ce rêve n’était pas seulement théâtral. Son architecture témoigne d’un projet plus grand, d’une vision qui embrasse l’ensemble du combat social, le destin de la France et une nouvelle définition de l’humanité. Cette façade un peu monumentale cache un espoir immense qui, à la fin du siècle des Lumières, cherche des théâtres pour prophétiser une vie meilleure. L’origine de ce théâtre ne se trouve donc pas dans l’histoire des institutions, mais dans l’histoire des idées. (Olivier Py1)

Le 18e siècle, on le sait, connaît une expansion inédite du théâtre. Répondant au goût de la société, considéré comme une activité s’inscrivant dans la promotion des loisirs honnêtes et vertueux et promu parmi les arts propices à une régénération des mœurs selon les vœux des Lumières, il est réclamé par le public comme par les auteurs, aussi bien que par les pouvoirs publics et les architectes. Dans ce contexte général d’effervescence, Beaumarchais tient sa part, et quelle part ! Mu par une énergie réformatrice qui a pour moteur premier le droit à la liberté et à la propriété, son « génie inventif2 » selon la formule de l’intendant de Guyenne Dupré de Saint-Maur s’exerce sur tous les fronts : le renouvellement des genres et des formes en théorie comme en pratique, le combat pour la reconnaissance des droits des auteurs, la mise au point d’une méthode publicitaire de lectures en avant-première, le souci très novateur de la mise en scène. Peut-être moins étudiées restent ses relations avec l’administration théâtrale, directeurs et entrepreneurs de spectacles, promoteurs et protecteurs, constructeurs enfin. C’est à cette dernière catégorie de personnel que cet article sera consacré. 
La puissance économique qui porte alors le théâtre ainsi que la pression étatique qui pèse sur les provinces font que plusieurs dizaines de théâtres sont construits à partir du règne de Louis XV3 : pour les plus célèbres, à Montpellier le théâtre conçu par Jacques Philippe Mareschal, à Lyon par Jacques-Germain Soufflot, à Besançon par Claude-Nicolas Ledoux, auxquels s’ajoutent à Bordeaux le grand théâtre de Victor Louis4 et à Paris l’Odéon de Peyre et de Wailly. Ces deux dernières réalisations sont contemporaines : la première est inaugurée le 7 avril 1780, la deuxième deux ans et deux jours plus tard le 9 avril 1782. Or Beaumarchais s’implique dans ces deux projets, et nous avons gardé trace de cette implication grâce à six lettres écrites à différentes étapes, selon la chronologie suivante :



Chronologie de la construction des deux théâtres de Bordeaux5 et de l’Odéon6

La première de ces lettres, datée de Paris du 11 avril 17787, est adressée au maréchal-duc de Duras, quatrième gentilhomme de la Chambre, en charge des fournitures et décorations de la cour ainsi que de l’administration de la Comédie-Française et des Italiens. Beaumarchais lui fait part avec enthousiasme de sa proposition en faveur de la construction d’un théâtre dans la capitale qui viendrait concurrencer celui qui se bâtit à Lyon. La deuxième est adressée le 6 décembre 1778 depuis Paris à son ami Nicolas Dupré de Saint-Maur8 (1732-1791), intendant de Guyenne. Beaumarchais y établit un projet de plan financier afin d’accélérer les travaux du théâtre de Bordeaux, plombés par l’explosion du budget prévisionnel, les besoins d’économie de l’État, les tracasseries politico-administratives locales et ministérielles, projet auquel Dupré de Saint-Maur répond de plein accord le 22 décembre 17789. La quatrième lettre, écrite à Bordeaux le 3 mai 177910, est une lettre de conseil dans laquelle Beaumarchais définit la ligne de conduite que doit tenir son destinataire Victor Louis. La cinquième, écrite 15 jours après au même11, fait retour rapidement sur la stratégie précédemment évoquée. Enfin la dernière lettre nous fait revenir à la construction parisienne. Beaumarchais y explique au comte de Maurepas, alors ministre d’État de Louis XVI, la manière dont il tente de gagner les suffrages en faveur de la construction du théâtre de l’Odéon. Nous sommes le 16 septembre 178012.
Bien que concernant deux théâtres différents, l’étude conjointe de ce groupe de lettres se justifie naturellement par son unité chronologique et son unité thématique. L’hypothèse est que ces facteurs de cohésion non pas engendrent mais s’expliquent par un même enjeu et, partant, un même fonctionnement interne. Ces cinq lettres de Beaumarchais peuvent être envisagées comme une réponse à une question d’échelle, donc de degrés et de relais : comment construire un théâtre c’est reconstruire le théâtre ? comment ces deux bâtiments, cet homme Beaumarchais, ces lettres constituent trois maillons du projet global de régénération – « restauration13 », dit Beaumarchais – de l’art dramatique ou, pour le formuler encore autrement, comment ce projet global de régénération doit passer par des relais successifs : des bâtiments, des hommes, des lettres ? Cette approche doit être interrogée et démontrée : s’agit-il d’un effet de lecture ou est-elle explicitée ? Quelle a été l’efficacité de ces lettres comme maillon de cet élan global ? Pour répondre à ces questions, sera donc examiné successivement chacun de ces relais : le bâtiment théâtral comme projet à multiples dimensions ; Beaumarchais intercesseur et sa méthode ; l’instrument épistolaire.

Ces six lettres consacrées aux deux projets de construction invitent naturellement à une étude conjointe pour plusieurs raisons. Tout d’abord elles s’étendent sur une courte période, lors de la phase d’exécution, entre avril 1778 et septembre 1780, soit deux ans et demi. C’est d’ailleurs une période de forte activité pour Beaumarchais qui s’occupe parallèlement des Comédiens Français, du Mariage de Figaro, de son affaire d’armateurs, toutes activités qui ne sont pas sans liens avec celle qui nous intéresse. 
En outre, ces lettres rendent compte de la même motivation, morale et citoyenne, qui anime Beaumarchais quand il défend ces deux projets. On repère ainsi un va-et-vient constant entre le symbolique et sa réalisation concrète, entre l’idée et la chose, entre les valeurs et les actes. Ainsi les premiers mots du texte adressé au maréchal de Duras juxtaposent dans un même élan l’ « amant du bien public » et l’« amateur du Théâtre Français » ; des « plans de réforme sur la partie morale du théâtre » sous-tendent le projet de construction de l’Odéon qui sera le « second théâtre décent » de la capitale et les mêmes valeurs de morale et de décence sont revendiquées pour le théâtre de Bordeaux qualifié de « très sai[n] et très util[e]14 ». La péroraison fait écho à l’exorde dans un ample mouvement qui descend en cascade les degrés du siècle, de la nation, de la capitale : bâtir ce théâtre sera « contribuer à donner enfin à Paris une salle de spectacle digne du siècle où on le (sic) construit, de la nation qui la désire, et de la capitale où l’on est honteux de la voir manquer depuis si longtemps15. » C’est dans la conclusion de sa lettre également que Beaumarchais reconnaît au comte de Maurepas que le théâtre français lui devra « sa restauration entière16 » : l’Odéon sera une métonymie. En cela, Beaumarchais s’inscrit dans la philosophie générale de son siècle, mais c’est aussi sa démarche propre depuis le début de sa carrière dramatique : le refus d’un théâtre sans portée morale, sans conscience de ses devoirs, le refus d’un « théâtre de la frivolité pure17 » dirait Jean Goldzink. 
Les deux projets suivent également une même logique générale englobant le bâtiment théâtral dans un vaste complexe immobilier, celui d’un quartier entier – terrain de l’hôtel de Condé au Luxembourg pour l’Odéon, glacis du château Trompette à Bordeaux – et dans un complexe commercial aussi en adjoignant à la salle de spectacles proprement dite des boutiques et des cafés. Les deux réalisations enfin mobilisent en partie les mêmes acteurs. Dans ce contexte général de concurrence entre les villes autour de ces théâtres, Beaumarchais n’a donc aucun mal à établir lui-même la comparaison : « En voyageant la vue de plusieurs belles salles de spectacle, et surtout l’examen réfléchi du superbe édifice élevé par l’architecte Louis à Bordeaux, a excité en [moi] un peu de jalousie pour la capitale18. »
Ce faisant, les deux entreprises peuvent être considérées comme prises dans un réseau – celui des décisionnaires politico-économiques du théâtre – qui rapproche les partenaires autant qu’il crée des tensions. Ainsi ce schéma qui rend compte de ce réseau :



Comme ce schéma est établi à partir du point de vue de la correspondance de Beaumarchais, c’est l’épistolier qui figure au centre et il ne peut s’agir que d’une vue partielle : seuls apparaissent les éléments évoqués dans notre ensemble alors que de nombreux autres acteurs étaient en jeu. L’on constate ainsi l’intrication des différents protagonistes impliqués – c’est un petit monde – et le type de relations qu’entretenait Beaumarchais avec eux ; le feuilleté des pouvoirs politiques et financiers, entre local et étatique ; les passages constants d’un degré à un autre que ce feuilleté entraîne. Ainsi du duc de Richelieu19 et de son protégé Victor Louis architecte-décorateur de son hôtel particulier, présents dans les deux projets : le plan parisien ayant échoué, le duc s’est tourné vers celui de son gouvernement à Bordeaux. À travers lui, c’est donc aussi l’influence de la cour qui s’exerce sur la province. On repère également les relations attestées de Beaumarchais dans d’autres activités parallèles : il est en effet en lien avec les négociants bordelais pour ses affaires d’armateur, avec Maurepas depuis plusieurs années sur ces mêmes questions20, avec le maréchal-duc de Duras concernant ses différends avec les Comédiens-Français. Tout est mêlé. Cette intrication des niveaux et des intérêts est bien soulignée par Beaumarchais, que ce soit le plan géographique : ainsi, dit-il, pendant que Dupré de Saint-Maur donnera « secrettement l’essor à Bordeaux », lui-même lèvera « ici – c’est-à-dire à Paris – toutes les difficultés qui seront solubles », ou que ce soit le degré hiérarchique : « Tout cela (…), écrit-il, peut se faire par un arrêt du Conseil, et sans aucun besoin de la puissance intermédiaire21. » Dupré de Saint-Maur lui aussi, et peut-être même davantage encore, repère parfaitement les tensions à l’œuvre sur le terrain. Il « a tât[é] les actionnaires » qui rechignent à s’engager dans l’affaire « parce qu’ils craignent que, malgré tous les arrêts du Conseil possi
bles, le Parlement ne leur cherche chicane et ne détruise les engagements qu’on aurait pu prendre avec eux » ; il n’espère plus rien non plus des jurats de la ville qui refusent de « s’expliquer sur rien jusqu’à ce que leur propriété soit assurée par lettres-patentes » ; et de conclure : « Soiez donc persuadé, Monsieur, que si le Ministre ne prend pas sur lui de décider, l’on n’en viendra jamais à bout par voie de conciliation22. » Pourtant, ce que l’on constate quand on lit les lettres de Beaumarchais, c’est qu’il est tout à fait à l’aise dans ce genre de configuration qui lui permet d’endosser avec facilité un costume d’intercesseur parfaitement ajusté.

Beaumarchais s’entremet donc simultanément dans ces deux projets et ses lettres recèlent tout un vocabulaire autour de l’intercession : « j’offre », « se chargerait de », « contribuer à », « entrer dans vos vues » par exemple. Il intervient à plusieurs titres, sous différentes « casaque[s]23 » selon son expression. La première d’entre elles c’est, évidemment, comme « auteur dramatique », explique-t-il au comte de Maurepas, mais aussi comme « amateur du Théâtre Français », écrit-il au maréchal de Duras, c’est-à-dire comme professionnel autant que comme passionné. Et l’on sait qu’il aime à revendiquer ces deux statuts conjointement, à la fois défenseur d’un métier à travers la revendication d’une juste rémunération pour les auteurs, et dramaturge dilettante si l’on peut dire pour le simple « amusement24 » ou encore « le doux loisir de ses soirées25 ». C’est aussi en tant qu’ami de Victor Louis qu’il intervient comme il le rappelle à Dupré de Saint-Maur et comme les marques d’affection adressées à l’intéressé le prouvent : « Je salue madame Louis de tout mon cœur, c’est-à-dire comme je l’aime, et le tout sans vous offenser. Recevés les assurances de mon tendre attachement, et je le signe du meilleur de mon cœur26. »
Mais c’est par son entregent politique et sa grande connaissance des milieux financiers qu’il se révèle le plus présent et ses lettres sont avant tout des plans de bataille logistiques et opérationnels. Il y fait démonstration de ce que l’on peut appeler une véritable méthode, dans la mesure où elle est explicitée et, sinon systématique, du moins repérable dans d’autres circonstances et pour d’autres enjeux. En effet, qu’il s’agisse de son engagement pour les droits des auteurs ou de son soutien aux Insurgens, il se déclare ailleurs dans sa correspondance « bon logicien27 ». Cette qualité paraît évidente dans les lettres que nous avons sous les yeux. Il y déploie un sens de la planification et une prise en compte des intérêts, contraintes et sensibilités extérieures qui concurrencent sans peine les tenants de ce qu’on appelle aujourd’hui la gestion de projet. Les étapes de ces plans sont nettement marquées par des balises chronologiques ; elles s’enchaînent avec une grande rigueur logique (« Telle est mon idée », « ainsi qu’il est démontré plus bas », « Supposons maintenant », « Quant à », « Il résulterait28 » ; « Mon avis est donc que vous divisiez les objets... », « Cette division bien faite mettés sur chaque partie...29 ») ; elles sont soutenues enfin par un lexique de la démonstration assorti d’un champ lexical fourni de l’évidente simplicité : « et c’est tout ce qu’il faut », « la solution la plus nette et la plus prompte », « il est donc clair », « il résulterait de cet avantage que, que, que », « tout cela, comme vous voyez, peut se faire ». Si l’on peut parler de méthode chez Beaumarchais, c’est bien qu’elle est non seulement éprouvée mais aussi voire surtout thématisée. Il explique ainsi au comte de Maurepas : « Je tâche d’avoir raison, et de bien simplifier mes idées en les offrant, voilà tout mon secret ». Car, ajoute-t-il, la raison, « toujours si froide et souvent si sévère », permet de « faire adopter des idées et des plans utiles30. »
Le logicien se double de surcroît du stratège. Il connaît les lois psychologiques qui gouvernent les hommes et c’est tout particulièrement Victor Louis qu’il fait profiter de ses leçons : « Si quelque chose peut faire hésiter les Jurats sur l’acceptation d’une telle offre ; c’est sans doute, l’inquiétude que votre zèle n’aille plus loin que vos pouvoirs », « moins on y croit, et plus vous devés insister », « il vous importe, infiniment, pour votre reputation avenir », « ce trait qui vous honore et qui doit charmer », « Conduisés vous avec le plus grand respect a leur égard. Montrés beaucoup d’honèsteté à l’architecte sur qui vous économisés, Car votre habileté ne nuit pas à la sienne31. » Il connaît aussi très bien les lois de la politique mais les évoque cette fois entre initiés. Ainsi souffle-t-il à l’intendant Dupré en conclusion de sa lettre : « Je ne crois pas avoir besoin de vous observer, Monsieur, que pour réussir, ceci doit se traiter promptement et sans bruit, entre vous, moi, et plusieurs autres ; ce qu’on nomme enfin une jolie petite intrigue dont le louable objet justifiera la marche un peu cachée ; et c’est tout ce qu’il faut ; car ce monde est si plaisamment arrangé qu’à mon avis, pendant que les petits événements occupent toujours les grands escaliers, les grandes affaires ne s’y font jamais que par les petits32. » Cette métaphore très parlante de l’escalier – et d’autant mieux choisie quand on sait que le grand escalier du théâtre de Bordeaux est le coup de génie de Victor Louis –, cette métaphore pour dire le visible et l’invisible rend bien compte aussi de la logique de l’échelle qui sous-tend ces échanges : « les petits et les grands escaliers » sont bien dans un rapport gigogne d’inclusion et rendent compte de la hiérarchie inversement proportionnelle des affaires ; les escaliers sont bien un lieu relais, un lieu de circulation. Par ces escaliers, on passe d’un plan à un autre.

Un réseau d’interactions à différentes échelles, un intercesseur pourvu d’une méthode adaptée : qu’en est-il maintenant de l’outil lui-même, l’instrument épistolaire ? On notera en premier lieu que nous n’avons pas affaire ici à des lettres d’action mais à des lettres de propositions et de conseils. L’épistolier « offre » ses idées et des solutions, tend des perches : à ses destinataires de s’en saisir. Cette position de conseiller s’accorde avec une deuxième qui se dessine dans ces lettres, celle de porte-parole. 
Une autre caractéristique en effet des courriers que Beaumarchais rédige est qu’ils doivent être lus et pensés par rapport à des conversations antérieures dont ils sont la synthèse. Dans la plupart des lettres, on trouve trace de toute une part d’échanges oraux qui nous échappe ; dans la plupart des cas également, la lettre arrive au terme d’une chaîne de transmission dont Beaumarchais est l’un des maillons. On distinguera ainsi la chaîne d’émulation, qui concerne le théâtre de l’Odéon, projet duquel Beaumarchais est sans doute le plus extérieur. Au maréchal de Duras il indique ainsi avoir recueilli « la réunion de plusieurs opinions importantes » ce qui justifie sa lettre dont il espère ensuite qu’elle permettra d’ « enflamer bien d’autres » personnes qui « se joindront à [lui]33 ». Deux ans plus tard à Maurepas, il explique que sa méthode repose sur son art de la persuasion orale : « On vous dira peut-être que je vais séduisant tout le monde34 ». Pour le théâtre de Bordeaux on qualifiera plutôt la chaîne de chaîne d’avancée de projet parce que la lettre porte sur des points précis de la construction et non plus sur le projet d’ensemble et parce qu’elle s’adresse à des opérateurs (intendant, architecte) et non plus aux grands commanditaires (gentilhomme de la Chambre et ministre d’État). Ainsi la lettre à Victor Louis du 18 mai 1778 vient-elle rendre compte de l’entremise de Beaumarchais auprès de Richelieu : « J’ai tout expliqué au maréchal de R[ichelieu], mesme les précautions secrettes que je vous ai indiquées après coup, ce qui l’a ramené extrêmement, et vous le trouverés, en toute occasion, à votre soutien35. » Celle du 6 décembre 1778 à Dupré de Saint-Maur est le terme d’une longue chaîne orale : « Pour tenir, Monsieur, la parole que j’ai donnée à tous mes amis de Bordeaux […], je n’ai pas négligé, en arrivant ici, d’instruire M. le Maréchal de Richelieu de tout ce que votre sagesse et votre amour du bien vous ont inspiré à ce sujet [le théâtre de Bordeaux]. 
J’en ai depuis raisonné avec plusieurs bons esprits qui tiennent à notre administration ; le résumé de tant d’opinions consultées est que etc.36 » La lettre vient donc formaliser une étape ou bien des résultats ; elle permet également de réaffirmer des conseils dont la seule formulation orale semble ne pas garantir le bien fondé. Beaumarchais écrit ainsi à Victor Louis avec une infinie patience : « Vous me demandés encore une fois mon avis, Mon cher Louis. Je ne puis que vous répéter ce que je vous ai déjà dit, et vous l’écrire pour le mieux graver dans votre mémoire37. »
La dernière question que posent ces lettres est celle de leur efficacité. Globalement, elles le sont ; dans le détail, peut-être moins. Ainsi le théâtre de l’Odéon voit bien le jour, n’a pas à rougir devant le théâtre de Bordeaux, et porte bien le nom de théâtre de la Nation. Mais il s’agissait là d’idées largement partagées et Beaumarchais n’innove pas particulièrement ici. Le plan financier qu’il propose à Dupré de Saint-Maur pour le théâtre de Bordeaux convient bien à son destinataire qui lui répond avoir imaginé des « moyens assez analogues38 ». Mais ce plan était sans doute trop raffiné, jouant trop sur les intérêts bien sentis des uns et des autres pour fonctionner réellement. Necker tranchera et donnera raison aux jurats en leur accordant la jouissance de la future salle de spectacle au détriment de l’État en échange d’un emprunt de la ville. Quant à la lettre de conseil adressée à Victor Louis, elle sera effectivement suivie, mais avec retard et une rétractation publique de l’architecte qui sera du plus mauvais effet.

Penser cet ensemble épistolaire au moyen de l’outil de l’échelle peut se révéler pertinent. Il permet de rendre compte de son contenu – un double projet de construction traversé par différents niveaux (la régénérescence d’un art et la construction d’un bâtiment architectural, la province et la capitale, le pouvoir local et le pouvoir central, la dimension artistique et la dimension économique) – et de son fonctionnement – un épistolier intercesseur, des lettres inscrites dans une chaîne plus longue de transmission. Cet outil d’analyse fait sens ici ; peut-être pourra-t-il se révéler également efficace sur d’autres corpus, parfois maigres traces de réseaux ou ensembles plus vastes aujourd’hui disparus.
Ces lettres nous rappellent aussi qu’en matière d’édition de correspondance, il ne faut négliger aucune pièce, que chacune d’elle peut exiger des connaissances en de nombreux domaines, ici l’administration de l’Ancien Régime, des théâtres, du fonctionnement économique entre autres.
Dernier enseignement enfin : on retrouve dans ces quelques lettres l’épistolier de l’ensemble de sa correspondance. Ce sont les invariants du combattant des droits des auteurs, du serviteur du ministre Vergennes, de l’éditeur de Kehl, c’est-à-dire le logicien, l’entremetteur, le patriote, l’homme pour qui la morale est fondamentale. Et bien que discrètes, ces lettres pleines d’intelligence, de rigueur et de netteté, de bienveillance aussi, sont, selon l’expression de Gunnar Von Proschwitz, des « perles39 » que Beaumarchais lance à ses destinataires et que nous recueillons avec bonheur.


Bénédicte Obitz-Lumbroso


3LAM Le Mans université


ITEM/CNRS – Équipe « Écritures des Lumières »





1 Olivier Py, préface de L’Odéon. Un théâtre dans l’histoire 1782-2010, sous la direction d’Antoine de Baecque, Paris, Gallimard, 2010.
2 Lettre de Dupré de Saint-Maur à Beaumarchais, 22 décembre 1778, in Beaumarchais, Correspondance Tome IV (1778), Brian N. Morton et Donald D. Spinelli (eds), Paris, Nizet, p. 310, Inventaire numérique de la correspondance de Beaumarchais, Linda Gil (dir.), Humanum/IRCL, IDC 716, https://beaumarchais.huma-num.fr/Inventaire/Correspondance?ID=716
3 Martine de Rougemont, La vie théâtrale en France au XVIIIe siècle, Paris-Genève, Champion-Slatkine, 1988.
4 De son vrai nom Louis-Nicolas Louis (1731-1800).
5 Pour une histoire de la construction du théâtre de l’Odéon, voir Paul Paurel et Georges Monval, L’Odéon histoire administrative, anecdotique et littéraire du second théâtre français (1782-1818), Paris, Alphonse Lemerre éditeur, 1876 ; Daniel Rabreau, Le théâtre de l’Odéon. Du monument de la nation au théâtre de l’Europe, Paris, Belin, 2007 ; L’Odéon. Un théâtre dans l’histoire 1782-2010, op. cit.
6 Pour une histoire de la construction du théâtre de Bordeaux, voir Les théâtres de Bordeaux suivis de quelques vues de réforme théâtrale par L. Lamothe, Bordeaux, P. Chaumas libraire-éditeur, 1853 ; Les travaux de construction du Grand-Théâtre de Bordeaux. Rapport de l’architecte Pâris au contrôleur général Terray communiqué par Ernest Rousselot, Paris, Imprimeries Gounouilhou, 1918 ; Charles Marionneau, Victor Louis architecte du théâtre de Bordeaux. Sa vie, ses travaux et sa correspondance 1731-1800, Bordeaux, Imprimerie Gounouilhou, 1881 ; Christina Taillard, Victor Louis (1731-1800). Le triomphe du goût français à l’époque néo-classique, Presses universitaires de Paris-Sorbonne, 2009.
7 Lettre de Beaumarchais au maréchal de Duras, 11 avril 1778 in Beaumarchais, Correspondance Tome IV (1778), Brian N. Morton et Donald D. Spinelli (eds), Paris, Nizet, p. 104-105, Inventaire numérique de la correspondance de Beaumarchais, op. cit., IDC 667, https://beaumarchais.huma-num.fr/Inventaire/Correspondance?ID=667
8 Lettre de Beaumarchais à Dupré de Saint-Maur, 6 décembre 1778, in Beaumarchais, Correspondance Tome IV (1778), Brian N. Morton et Donald D. Spinelli (eds), Paris, Nizet, p. 287-291, Inventaire numérique de la correspondance de Beaumarchais, op. cit., IDC 709, https://beaumarchais.huma-num.fr/Inventaire/Correspondance?ID=709
9 Lettre de Dupré de Saint-Maur à Beaumarchais, 22 décembre 1778, éd. cit., p. 309-310.
10 Lettre de Beaumarchais à Victor Louis, 3 mai 1779, in tapuscrit Beaumarchais, Correspondance Tome V (1779), Donald D. Spinelli (ed.), p. 164-166. Je remercie M. Donald D. Spinelli de la communication de ce tapuscrit, Inventaire numérique de la correspondance de Beaumarchais, op. cit., IDC 793, https://beaumarchais.huma-num.fr/Inventaire/Correspondance?ID=793
11 Lettre de Beaumarchais à Victor Louis, 18 mai 1779, in Charles Marionneau, Victor Louis architecte du théâtre de Bordeaux, op. cit., p. 411-412, Inventaire numérique de la correspondance de Beaumarchais, op. cit., IDC 2606, https://beaumarchais.huma-num.fr/Inventaire/Correspondance?ID=2606
12 Lettre de Beaumarchais au comte de Maurepas, 16 septembre 1780 in Œuvres complètes de Beaumarchais, précédées d’une notice sur sa vie et ses ouvrages par M. Saint-Marc Girardin, Paris, Firmin Didot Frères, Fils et Cie, 1865, p. 690-691, Inventaire numérique de la correspondance de Beaumarchais, op. cit., IDC 1899, https://beaumarchais.huma-num.fr/Inventaire/Correspondance?ID=1899
13 Lettre de Beaumarchais au comte de Maurepas, 16 septembre 1780, éd. cit., p. 691.
14 Lettre de Beaumarchais au maréchal de Duras, 11 avril 1778, éd. cit., p. 104 et 105.
15 Ibid. p. 105. C’est moi qui souligne.
16 Lettre de Beaumarchais au comte de Maurepas, 16 septembre 1780, éd. cit., p. 691.
17 Jean Goldzink, Beaumarchais dans l’ordre de ses raisons. Dialogue posthume avec Jacques Scherer sur Les Dramaturgies de Beaumarchais, Saint-Genouph, Librairie Nizet, 2008, p. 156. 
18 Lettre de Beaumarchais au maréchal de Duras, 11 avril 1778, éd. cit., p. 104-105.
19 Louis François Armand du Plessis (1696-1788) est 1er gentilhomme de la Chambre de 1741 à 1756. Il est nommé gouverneur de Guyenne en 1755.
20 Le comte Maurepas est exilé entre 1749 et 1774, mais son ancienne fonction de ministre de la marine de Louis XV faisait de lui un précieux conseiller pour Beaumarchais.
21 Lettre de Beaumarchais à Dupré de Saint-Maur, 6 décembre 1778, éd. cit., p. 288 et 291.
22 Lettre de Dupré de Saint-Maur à Beaumarchais, 22 décembre 1778, éd. cit., p. 309-310.
23 Lettre de Beaumarchais au comte de Maurepas, 16 septembre 1780, éd. cit., p. 691.
24 La désignation de son activité littéraire sous ce terme revient à plusieurs reprises. Nous ne citerons donc à titre d’exemple que l’une des premières occurrences : lettre de Beaumarchais aux Comédiens-Français, 1er octobre 1781, in Beaumarchais, Théâtre complet – Parades – Lettres relatives à son théâtre, préface, variantes, notes, bibliographie par Maurice Allem et Paul Courant, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1957, p. 657. 
25 Lettre de Beaumarchais à l’Intendant de Lorraine La Porte de Meslay, 10 août 1786, in Gunnar et Mavis von Proschwitz, Beaumarchais et le Courier de L’Europe. Documents inédits ou peu connus, Oxford, The Voltaire Foundation et the Taylor Institution, 1990, volume I, préface p. 158, Inventaire numérique de la correspondance de Beaumarchais, op. cit., IDC 1277, https://beaumarchais.huma-num.fr/Inventaire/Correspondance?ID=1277
26 Lettre à Victor Louis, 18 mai 1779, éd. cit., p. 412. 
27 Lettre de Beaumarchais à Vergennes, 12 novembre 1776 in Beaumarchais, Correspondance Tome II (1776), Brian N. Morton (ed), Paris, Nizet, p. 265 ; lettre de Beaumarchais à Miromesnil, 28 décembre 1778 in Beaumarchais, Correspondance Tome IV (1778), Brian N. Morton et Donald D. Spinelli (eds), Paris, Nizet, p. 311, Inventaire numérique de la correspondance de Beaumarchais, op. cit., IDC 386, https://beaumarchais.huma-num.fr/Inventaire/Correspondance?ID=386, et IDC 717, https://beaumarchais.huma-num.fr/Inventaire/Correspondance?ID=717
28 Toutes citations précédentes issues de la lettre de Beaumarchais à Dupré de Saint-Maur, 6 décembre 1778, éd. cit., p. 288 à 291, Inventaire numérique de la correspondance de Beaumarchais, op. cit., IDC 709, https://beaumarchais.huma-num.fr/Inventaire/Correspondance?ID=709
29 Lettre de Beaumarchais à Victor Louis, 3 mai 1779, éd. cit., p. 165.
30 Lettre de Beaumarchais au comte de Maurepas, 16 septembre 1780, éd. cit., p. 691.
31 Lettre de Beaumarchais à Victor Louis, 3 mai 1779, éd. cit., p. 165. 
32 Lettre de Beaumarchais à Dupré de Saint-Maur, 6 décembre 1778, éd. cit., p. 291.
33 Lettre de Beaumarchais au maréchal de Duras, 11 avril 1778, éd. cit., p. 105.
34 Lettre de Beaumarchais au comte de Maurepas, 16 septembre 1780, éd. cit., p. 691.
35 Lettre de Beaumarchais à Victor Louis, 18 mai 1779, éd. cit., p. 411-412.
36 Lettre de Beaumarchais à Dupré de Saint-Maur, 6 décembre 1778, éd. cit., p. 287-288.
37 Lettre de Beaumarchais à Victor Louis, 3 mai 1779, éd. cit., p. 164.
38 Lettre de Dupré de Saint-Maur à Beaumarchais, 22 décembre 1778, éd. cit., p. 309.
39 Gunnar et Mavis von Proschwitz, Beaumarchais et le Courier de L’Europe, op. cit., volume II, document 464 note 1, p. 928.

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N°4 / 2024

« Moi qui ne perds jamais un lambeau de papier » : panorama de la correspondance publiée de Beaumarchais

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