N°4 / Éditer la correspondance de Beaumarchais à l'ère du numérique

Pour une édition scientifique de la correspondance de Beaumarchais

Linda GIL

Résumé

La correspondance de Beaumarchais est restée jusqu’à présent peu exploitée des chercheurs, car elle n’a pas encore fait l’objet d’une édition intégrale. Le nouveau projet collectif d’inventaire numérique de la correspondance de Beaumarchais, développé à Montpellier, est destiné à rassembler et à établir systématiquement le corpus, grâce à des outils numériques permettant de constituer une base de données collaborative, interactive et interopérable. De l’inventaire à la nouvelle édition, c’est donc un chantier de plusieurs années qui vient de s’ouvrir. Présentation des enjeux scientifiques et techniques de ce projet.

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Pour une édition scientifique de la correspondance de Beaumarchais


        Son éclectisme fait de lui une figure inclassable : on a coutume de présenter Beaumarchais par une série de noms de métiers, ceux qu’il a effectivement pratiqués : homme d'action polyvalent, artisan doué d’un savoir-faire en mécanique (horlogerie, instruments de musique), homme d’affaires rompu aux techniques bancaires et commercial, magistrat titulaire d’une charge officielle de juge des chasses, homme politique de l'ombre, agent secret chargé de missions diplomatiques et de négociations politico-commerciales, homme de lettres, écrivain, dramaturge, éditeur et journaliste1. Le terme d'aventurier est l'un des plus utilisés pour qualifier cette trajectoire, ce qui n'est pas satisfaisant et signale le problème historiographique posé par Beaumarchais. Comment ressaisir le sens de ce parcours ? Dans sa correspondance, on assiste à la conjugaison de ses relations commerciales et intellectuelles. L’étudier, c’est retrouver la richesse du réseau et des ressources mobilisés pour mener à bien ses multiples affaires, qu'elles soient d'amour ou d'amitié, de théâtre ou d'imprimerie, de finance ou de politique. C'est aussi assister, au fil des événements et de la circulation de la parole qu'elle génère, à la promotion et à la circulation des valeurs qui l'animent : Beaumarchais formule dans ses lettres une théorie du mouvement perpétuel des individus et des savoirs. Néanmoins, c’est là l’une des lacunes de ses biographies : l'homme d'action prend le plus souvent toute la lumière, laissant dans l'ombre, si l'on peut dire, l'homme d'esprit, l'intellectuel. Or, et c'est peut-être là ce qui fait l'intérêt de sa correspondance et de ses écrits les plus personnels, Beaumarchais se représente d'abord en être pensant, dont les idées germent sous sa plume, qui élabore presque sous nos yeux sa compréhension des hommes et des affaires. Le mot, l'idée et l'action se conjuguent en une dynamique théâtralisée, oralisée par l'écriture épistolaire, mettant en scène cette fameuse  « énergie » des Lumières. Beaumarchais construit et affiche une posture qui mêle curiosité, éclectisme et goût de l'expérimentation permanente, défiant sans cesse les difficultés, les obstacles, l'opposition, les cabales, la censure.
        
        Sa correspondance est restée jusqu’à présent peu exploitée des chercheurs, car elle n’a pas encore fait l’objet d’une édition intégrale. Le nouveau projet collectif d’inventaire numérique de la correspondance de Beaumarchais, développé à Montpellier, est destiné à rassembler et à établir systématiquement le corpus, grâce à des outils numériques permettant de constituer une base de données collaborative, interactive et interopérable. De l’inventaire à la nouvelle édition, c’est donc un chantier de plusieurs années qui vient de s’ouvrir.
        
        Pourquoi une nouvelle édition ? Le premier projet éditorial d'envergure, initié par Brian Morton, universitaire américain, et poursuivi par Donald Spinelli, son collaborateur et continuateur, est resté inachevé. Après avoir soutenu une thèse en 1967 à l’université de Columbia intitulée French Opinion of Beaumarchais (1800-1852)2, poursuivant ses recherches sur Beaumarchais et la Révolution américaine, Brian Morton avait entamé un travail de collecte de cette correspondance, dont il souhaitait éditer une anthologie. Les deux premiers volumes ont paru en 1969, aux éditions Nizet, un 3e volume en 1972 et un 4e en 1978, que Donald Spinelli a co-dirigé. La faillite de l’éditeur, dit-on, a interrompu l’édition des volumes suivants3. Dans son introduction, B. Morton annonçait une collection globale de « quinze à seize cents lettres », sur lesquelles seulement trois cents lettres environ étaient annoncées comme inédites. Le corpus édité dans cette collection représente un total de 908 lettres :
            
Tome 1 : 1745-1772 : 222 lettres (Correspondance active : 168 /  passive : 54)
Tome 2 : 1773-1776 : 186 lettres (Correspondance active : 155 / passive : 31)
Tome 3 : 1777 : 220 lettres (Correspondance active : 174 / passive : 41)
Tome 4 : 1778 : 104 lettres (Correspondance active : 60 / passive : 44)
Tome 5 : 1779 : 176 lettres (Correspondance active : 101 / passive : 75)
Total : 908 lettres

Brian Morton avait ajourné la publication de la source de chacune des lettres publiées. Il l'avait annoncée pour la fin du dernier tome de la collection. Les recensions ont souligné la caractère lacunaire et fautif de cette édition. Autant dire que ce corpus, s'il constitue une base de référence importante, est entièrement à reprendre. Le nouveau projet s’appuie sur une réflexion scientifique et méthodologique qui s’inspire des grands chantiers menés récemment en France, en particulier l’Inventaire Condorcet et l'édition électronique de la correspondance de D'Alembert, qui représentent un modèle du genre pour la période qui nous intéresse. Deux journées d'étude ont constitué le point de départ du nouveau projet et ont permis de rassembler une équipe et de constituer un comité scientifique. Le nouveau projet s'est doté d'un outil numérique, une base de données électronique, qui a permis d'entreprendre un inventaire exhaustif des lettres connues de Beaumarchais, soit parce qu'elles ont déjà fait l'objet d'une ou plusieurs publications, soit parce que des manuscrits ou des copies authentifiables sont disponibles, soit encore parce qu'une trace existe dans des catalogues de vente ou dans des inventaires bibliographiques fiables. En parallèle du travail d'inventaire, les chercheurs de l'équipe ont entamé des enquêtes à partir des matériaux connus ou inédits, qui constituent le socle scientifique du travail d'édition : la datation, les identifications de personnes, l'éclairage historique nécessaire à l'établissement définitif des textes et à leur annotation s'effectuent ainsi sur la base d'une connaissance actualisée et la plus exhaustive possible de la carrière de Beaumarchais, de ses activités et de son réseau.
        Les contributions rassemblées dans ce volume, issues d’une première journée d’étude organisée à Montpellier en décembre 2019, proposent d’explorer les enjeux liés à l’édition de ce corpus, tout en fournissant un premier exemple d'une édition enrichie par un accès direct au corpus primaire. Ces travaux soulèvent des questionnements méthodologiques, proposent des protocoles, suggèrent des possibilités de traitement d'un corpus aux vastes dimensions, sur la base de sources originales accessibles par un hyperlien qui conduit directement le lecteur aux sources mobilisées, récemment inventoriées. La première section de ce volume, intitulée « Un corpus en devenir », présente une série de contributions qui abordent les méthodes de l'enquête, les enjeux liés aux archives et aux méthodes globales de l’inventaire. Bénédicte Obitz-Lumbroso propose un « panorama de la correspondance publiée de Beaumarchais », ainsi qu'une série de réflexions sur les enjeux d'une nouvelle édition, évoquant notamment les avantages que peut procurer une édition électronique, rendue indispensable pour un corpus aux dimensions aussi vastes. Son plaidoyer pour une meilleure connaissance de la correspondance de Beaumarchais rappelle notamment que jusqu'à présent, les lettres de Beaumarchais ont surtout été utilisées pour leur valeur documentaire, historique et biographique, et rarement lues pour leur intérêt littéraire.  
        L'autrice du présent propos, Linda Gil, tire les enseignements d'une première enquête dans les fonds européens, dessinant les contours d'un corpus épistolaire qui a permis de documenter l'une des grandes entreprises de Beaumarchais, l'édition des Œuvres complètes de Voltaire, soulevant les questions éthiques qui sous-tendent le rapport que Beaumarchais entretient avec le livre. 
Flavio Borda D’Aguà, pour sa part, dans une contribution intitulée : « Voltaire et Beaumarchais : une rencontre archivistique aux Délices », présente un fond d'archive qui associe les deux hommes et revient sur l'histoire de la conservation d'une partie des papiers de Beaumarchais à Genève, rappelant la nécessité d'étudier l'histoire et la logique de conservation des archives.

La deuxième section du volume, intitulée « De la lettre à l’œuvre », étudie la dynamique qui unit le corpus épistolaire de Beaumarchais à sa production artistique. Virginie Yvernault interroge l'autonomie du corpus épistolaire, rappelant que les lectures de la correspondance ont longtemps été tributaires d'une conception finaliste de l'écriture de Beaumarchais, tournée vers l'illustration du caractère de l'écrivain ou de ses personnages. À cette lecture, elle oppose l'idée d'un continuum scriptural, actualisant les potentialités interprétatives de l'œuvre.
Franck Salaün étudie, grâce à la correspondance de l'écrivain, la superposition des destinataires à l'œuvre dans la Lettre modérée sur la chute et la critique du Barbier de Séville : derrière le « lecteur idéal » invoqué dans cette lettre-préface, sont visés les « gens de feuilles », convoqués au tribunal d'une opinion publique envisagée comme instance de légitimation de l'œuvre d'art.
Béatrice Ferrier revient, elle aussi, sur un texte préfaciel, l’« Avant-propos » qui accompagne le livret d'opéra de Samson adapté de celui de Voltaire, resserré en trois actes dont elle étudie le statut singulier et la fonction circonstanciée, à mi-chemin entre lettre d'escorte et lettre de recommandation pour une œuvre que Beaumarchais cherche à actualiser et à réhabiliter grâce à un travail d'adaptation. 
Patrick Taieb étudie à nouveaux frais la question de l'identité musicienne de Beaumarchais en son temps, posant ainsi des jalons esthétiques et sociaux pour une nouvelle approche des lettres sur la musique, qu'il s'agisse de celles qui évoquent les pratiques musicales de Beaumarchais, ses liens avec les musiciens de son époque ou encore les conceptions musicales exposées dans ses écrits.
        
        Les contributions présentées dans la troisième section du volume rappellent que nombre des lettres de Beaumarchais répondent à l'impératif d’« Écrire pour agir ». Valentine Dussueil, qui étudie « Les procès de Beaumarchais et sa correspondance », évoque la variété des usages qui associent les factums judiciaires aux lettres, décrivant les problématiques posées par le statut et l’édition de certaines des lettres de Beaumarchais ainsi mobilisées.
Stéphane Pujol nous entraîne, à partir d’une lettre inédite découverte dans les archives du ministère des Affaires étrangères, dans une enquête sur les traces d’un commerçant de confession juive emprisonné dans les geôles de l’Inquisition espagnole, auquel Beaumarchais tente de porter secours.
John Iverson étudie le dossier de l’intervention de Beaumarchais, via une série de lettres ouvertes publiées dans la presse, en faveur de l’ouverture d’Instituts de Bienfaisance. Ces contributions nous rappellent la modernité des combats dans lesquels Beaumarchais s’est engagé, et suggèrent la complexité des enquêtes à mener pour éclairer certains pans encore peu documentés de l’activité de cet homme des Lumières.

        Dans la dernière section du volume, intitulée « Lectures de la correspondance », Éric Francalanza analyse la façon dont Gudin de La Brenellerie mobilise la correspondance dans l’Histoire de Beaumarchais, soulevant ainsi la question des sources et celle, non moins cruciale, de la construction de l’image de l’écrivain.
Gregory Brown, qui n’avait pas pu participer à la rencontre de 2019, nous a fait parvenir un texte dans lequel il présente un projet de recherche alternatif, fondé sur le corpus actuellement connu des lettres de Beaumarchais. Il livre un ensemble de considérations théoriques sur l’apport de l’étude des métadonnées de la correspondance, considérant que l’analyse de l’activité épistolaire de Beaumarchais ne passe pas forcément par la connaissance du contenu de ses lettres.
Ce n’est pas ici le lieu d’exposer les choix méthodologiques et scientifiques qui ont été retenus pour la mise en œuvre du travail d’inventaire des lettres de Beaumarchais, actuellement en cours. Ces principes correspondent aux dimensions exceptionnelles de ce corpus épistolaire, qui vient de s'augmenter des manuscrits issus du fonds familial, récemment entrés à la BnF. Contentons-nous, modestement, de souhaiter à ce projet l’aboutissement qu’il mérite afin de donner à lire, enfin, de la façon la plus exhaustive possible, dans sa complexité et sa richesse, cette correspondance extraordinaire, l'une des plus importantes pour les études de la seconde moitié du XVIIIe siècle.



Linda Gil





1 Ce volume a d'abord été publié en 2023 sur les Presses de l'Université de Brest, dans la collection des Cahiers du CECJI, dirigée par Sophie Guermes, que nous remercions de nous avoir accordé l'autorisation de reprendre ici ces textes, augmentés d'un accès numérique aux sources primaires, inventoriées dans la base @rchibeau, hébergée sur la plateforme Humanum. Cette nouvelle publication doit beaucoup au travail réalisé par Emma Kastner, pour la saisie des données, l'édition numérique des textes et leur mise en relation.
2 Dissertation abstracts, vol. XXVIII, n°12.
3 Ces quatre volumes sont aujourd’hui disponibles en ligne sur le site de Wayne State University, à Detroit. Faute de parvenir à trouver un nouvel éditeur, D. Spinelli a publié en ligne, en 2000, sur le même site, un 5e volume qu’il a préparé seul, correspondant à l’année 1779.

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