N°2 / Décolonialité et Lumières / Decoloniality and Enlightenment

Le concept de « Lumières » en régime de pensée décolonial

Franck SALAÜN

Résumé

Les Lumières, centrales dans la pensée décoloniale (Quijano, Mignolo, Dussel), y sont réinterprétées comme matrice intellectuelle du colonialisme - occultant leurs contradictions internes. Si cette approche révèle la domination européenne, elle aplanit des distinctions cruciales : entre systèmes oppressifs et défense de la libre-pensée, ou entre visions du monde et discours sur les droits sous la colonisation. L'Histoire des deux Indes illustre ces tensions. Ce numéro de Global 18 critique ces simplifications, prônant une analyse nuancée de l'autolégitimation coloniale tout en préservant le potentiel émancipateur des Lumières, même inabouti. Un équilibre doit concilier critique décoloniale et rigueur historique.

Abstract :

The Enlightenment, central to decolonial thought (Quijano, Mignolo, Dussel), is reinterpreted as colonialism’s intellectual framework—overlooking its internal contradictions. While this view exposes Europe’s domination, it flattens key distinctions: between oppressive systems and those defending free thought, or between colonial-era worldviews and rights discourses. The History of the Two Indies exemplifies these tensions. This issue of Global 18 critiques such simplifications, urging nuanced analysis of colonialism’s self-justification while preserving the Enlightenment’s emancipatory potential, even if incompletely realized. A balance must bridge decolonial critique with historical precision.

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Plus encore que dans le courant postcolonial, où il tend à se confondre avec l’idéologie de l’Occident[1], son grand « récit[2] », le concept de « Lumières » constitue pour les promoteurs de la pensée décoloniale, à commencer par Anibal Quijano, Walter Mignolo et Enrique Dussel, un repère essentiel, au prix d’une série de déplacements qui ne manquent pas d’interroger. En effet, en régime de pensée décolonial, les Lumières sont associées à la mise en œuvre du colonialisme, dès la découverte de l’Amérique[3], et définies comme l’agent intellectuel du mode d’existence de la « colonialité ». Si cette approche radicale présente l’avantage de rendre compte de façon cohérente des ressorts de la domination européenne[4], elle gomme au passage d’importantes différences, aussi bien au niveau des représentations du monde, fortement modifiées par les travaux des savants européens durant les 17e et 18e siècles, qu’au niveau des droits reconnus ou déniés aux individus et aux peuples. À cet égard, l’Histoire des deux Indes constitue un cas exemplaire, dans la mesure où des stratégies divergentes y coexistent, anticipant à certains égard les débats entre colonialisme et anticolonialisme.

Les articles réunis dans ce numéro de la revue Global 18 esquissent une mise en perspective critique de ce malentendu, dont la compréhension pourrait contribuer à clarifier les deux versants du problème. En effet, d’un côté, il est nécessaire d’étudier à nouveaux frais le point aveugle qu’a pu constituer le mouvement colonisateur lui-même et son autolégitimation, de l’autre, on ne peut se satisfaire d’analyses qui ne font pas la différence entre les modes de pensée et d’organisation qui dénient aux individus le droit de penser par eux-mêmes et ceux qui posent ce droit comme fondamental, à défaut d’être encore (vraiment) universel…

 

 

[1] F. Salaün, « L’objet ‘Lumières’ : problèmes et perspectives », dans F. Salaün et J.-P. Schandeler (dir.), Enquête sur la construction des Lumières, Ferney-Voltaire, C18, 2018, p. 9-23, et A. Lilti, L’Héritage des Lumières. Ambivalences de la modernité, Paris, Seuil-Gallimard, 2019, Chap. 1.

[2] C’est l’approche défendue notamment par Mamadou Diouf.

[3] Sur cette thèse, voir en particulier Enrique Dussel, 1492 : El Encubrimiento del otro, 1992 (trad. Fr. C. Rudel, Paris, Éditions ouvrières, 1992).

[4] On trouvera une bonne présentation de cette perspective dans Lissel Quiroz et Philippe Colin, Pensées coloniales, Paris, La Découverte, 2023.

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